Barcelone mise sur les eaux grises : solution durable ou occasion manquée ?

Barcelone a franchi une nouvelle étape dans la lutte contre la crise hydrique avec une nouvelle ordonnance favorisant l’utilisation des eaux grises dans les bâtiments. Mais s’agit-il réellement d’un changement transformateur ou d’une réponse insuffisante face à l’urgence actuelle ?

Barcelone mise sur les eaux grises

Une réglementation aux objectifs clairs

À la fin du mois de juin, la mairie de Barcelone a approuvé l’Ordonnance sur la réutilisation des eaux grises, dans le but de progresser vers une gestion plus efficace de l’eau et de respecter les engagements du Pla Clima. Cette réglementation impose aux bâtiments neufs — ainsi qu’à ceux faisant l’objet de rénovations majeures — d’intégrer des systèmes permettant de récupérer et de traiter les eaux grises.

Le changement est loin d’être anodin : on estime qu’il concernera 70 % des nouveaux logements, 100 % des hôtels et près de 90 % des installations sportives, avec une économie prévue de 136 000 m³ d’eau potable par an. En outre, cette mesure s’accompagne de l’extension du réseau d’eau phréatique, une autre source alternative non potable.

Quelles conséquences pour les citoyens ?

Pour les habitants de ces nouvelles constructions, cette réglementation pourrait se traduire par une réduction de la consommation d’eau potable et, potentiellement, par des factures moins élevées. Mais au-delà des économies, l’objectif est également de promouvoir une culture de la préservation de l’eau en impliquant les citoyens dans la durabilité urbaine.

Bien entendu, tout n’est pas si simple. L’installation de ces systèmes nécessite un investissement initial que tous les promoteurs ou propriétaires ne sont pas prêts — ou capables — d’assumer facilement. De plus, leur maintien en bon état implique un engagement technique et économique permanent.

Critiques et occasions manquées

Bien que cette ordonnance représente une avancée, elle n’a pas échappé aux critiques. Plusieurs collectifs sociaux et environnementaux — comme CICrA Justicia Ambiental — ont souligné que le texte final n’intégrait pas une grande partie des propositions citoyennes formulées au sein du Conseil pour la durabilité. Ces propositions allaient au-delà du recyclage des eaux grises et incluaient des mesures d’économie structurelle, telles que des aérateurs, des chasses d’eau à double débit ou encore des mécanismes permettant de contrôler la consommation des grands usagers.

De plus, aucun véritable mécanisme de suivi et de contrôle garantissant l’application effective de la réglementation n’a été mis en place. Le sentiment général est que, malgré un progrès certain, l’occasion d’avancer vers un modèle encore plus ambitieux et participatif a été manquée.

Et les systèmes biologiques ? Une incohérence technique ?

Un aspect technique qui soulève d’importantes interrogations concerne l’application du RD 487/2022, qui réglemente la prévention et le contrôle de la légionellose, notamment en raison des risques liés à l’utilisation des eaux grises. L’ordonnance municipale prévoit que tous les éléments des systèmes de traitement doivent être capables de résister à des désinfections avec 30 mg/l de chlore libre résiduel.

C’est ici que les contradictions apparaissent : bien que l’ordonnance autorise l’utilisation de systèmes biologiques — tels que la phytoépuration ou les bioréacteurs à micro-organismes —, ce type de désinfection se révèle incompatible avec leur fonctionnement. Ces concentrations de chlore compromettent sérieusement la viabilité de nombreux systèmes biologiques et, si la réglementation impose des chlorations périodiques ou préventives, ces systèmes risquent d’être désactivés ou détruits.

Certes, il serait possible de « réensemencer » les micro-organismes après chaque chloration, mais cela implique des coûts, des délais et un niveau de compétence technique difficilement compatible avec la réalité d’une installation domestique ou collective. La réglementation semble davantage pensée pour des systèmes physico-chimiques ou mécaniques, laissant en suspens la question de la viabilité réelle des solutions biologiques, bien qu’elles soient mentionnées dans le texte.

Par ailleurs, rien ne garantit que les systèmes biologiques puissent se rétablir complètement après une chloration choc, ce qui soulève de sérieux doutes quant à leur viabilité à long terme. Ainsi, comme souvent, la responsabilité repose sur le propriétaire de l’installation, qui devra assumer les conséquences : conception adéquate, maintenance, évaluation des risques et éventuels coûts liés à des traitements extrêmes. La réglementation autorise les solutions naturelles, tout en les plaçant dans une situation très fragile face aux exigences sanitaires actuelles.

Le chemin vers une ville résiliente

Malgré ses limites, cette nouvelle ordonnance représente un changement de paradigme. Pour la première fois, l’utilisation efficace de l’eau est envisagée comme une obligation légale dans la conception urbaine. Cela pourrait ouvrir la voie à des mesures futures plus ambitieuses, notamment si d’autres villes suivent l’exemple de Barcelone et améliorent ce modèle.

Mais pour que cette transformation soit réellement structurelle, il sera essentiel de résoudre des contradictions comme celle évoquée précédemment et de garantir que la réglementation ne se contente pas de définir les systèmes autorisés, mais qu’elle crée aussi les conditions techniques et juridiques nécessaires à leur bon fonctionnement.

Au final, la question n’est pas de savoir si nous devrions réutiliser les eaux grises, mais pourquoi nous avons mis autant de temps à le faire. Dans un contexte d’urgence climatique et de pénurie d’eau, chaque goutte compte, et chaque décision — aussi technique soit-elle — reflète un modèle de ville et de société.

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